Voix inspiratrices de changement- L’activiste : Luciano Kambala

Namibie

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Quand Luciano se promène dans le café, il s’excuse immédiatement d’être en retard, même s’il arrive juste à l’heure et a consacré des heures de sa journée pour venir nous rencontrer. Il porte un élégant manteau noir, un col roulé gris et des mocassins en cuir pointus, une tenue si débonnaire qu’il a l’air de sortir d’un café parisien.

Luciano est le secrétaire général du Réseau africain de la jeunesse et de l’adolescence sur la population et le développement (AfriYAN), un réseau financé par le FNUAP, qui est actif dans 43 pays africains et qui coordonne et responsabilise les jeunes sur les questions de santé et de développement sexuels et reproductifs. Luciano travaille également avec l’Organisation nationale des étudiants de Namibie (NANSO) où il est coordonnateur national des programmes et des projets.

« J’ai toujours su que je voulais aider les gens », dit-il.

Luciano est né à Oshakati, il a déménagé à Walvis Bay quand il était à l’école secondaire, et est venu à Windhoek pour l’université. « En grandissant, dit-il, mes parents prenaient soin des autres. C’était un environnement où, si quelqu’un n’avait pas ce dont il avait besoin, on se disait : que pouvons-nous faire pour prendre soin de ce besoin au sein de sa famille ou de sa communauté? Je pense que leur exemple m’a inculqué le même genre de passion. »

A man teaches in front of a classroom of young students
Photo credit: Luciano Kambala
"l ya des options pour vous, malgré ce que la culture dit, malgré ce que vous avez connu. Les choses peuvent être différentes. Vous avez le choix."
Luciano Kambala

De jour, Luciano travaille comme comptable pour Coca Cola, il passe ses nuits et ses week-ends à travailler avec AfriYAN sur des projets de soutien aux jeunes namibiens dans les zones rurales et urbaines. L’équipe de direction d’AfriYAN, entièrement constituée de dix bénévoles, a joué un rôle déterminant dans la campagne Condomize, qui sensibilise les adolescents et les jeunes adultes au sujet des préservatifs; Free Flow Campaign, qui distribue des serviettes hygiéniques aux jeunes femmes des zones rurales; et intègre l’éducation sexuelle générale dans les écoles.

En Namibie, dit-il, il y a « beaucoup de mauvaises interprétations et beaucoup de normes et de valeurs culturelles qui bloquent toutes les informations nécessaires. Si vous allez en dans les zones rurales de Namibie, vous constaterez des mariages précoces. Des filles de 12 ans à peine sont mariées, sont forcées au mariage, ou ont des rapports sexuels. Cette fille ne sait pas qu’elle peut se protéger, ou qu’elle peut se procurer d’un moyen de contraception pour ne pas tomber enceinte. De plus, elle doit abandonner l’école, et elle se retrouve à la maison, au chômage, sans instruction, en plus elle elle est mère. Et ses enfants passeront par le même cycle. Donc, à mon avis, surtout dans les zones rurales de Namibie, nous voulons nous assurer que ces gens connaissent leurs droits, qu’ils savent: Il y’a des options pour vous, quoi qu’en dise la culture, malgré ce que vous avez connu; les choses peuvent être différentes parce que vous avez le choix. »

"La couverture sanitaire universelle est quelque chose dont tout le monde devrait s’inquiéter."
-Luciano Kambala

Soixante-six pour cent de la population namibienne a moins de 30 ans, et les 10 à 24 ans représentent 33 pour cent de la population totale. [1] Cette immense communauté de jeunes grandit dans un monde différent de celui de leurs parents et fait face à des défis d’un autre ordre. Alors que la vieille génération a été façonnée par la lutte contre l’apartheid et a été témoin d’une vaste création de richesse (repartie de façon inéquitable ) et d’une réduction de la pauvreté, la jeune génération est définie par le chômage, dont le taux s’élevait à 44 pour cent en 2016; le VIH; et l’évolution des normes sociales relatives à la sexualité et à la santé sexuelle.

Le taux national de grossesse chez les adolescentes est de 19 pour cent, avec des variations régionales allant de 38,9 et 36,3 à Kunene et Omaheke respectivement, à 9 pour cent à Oshana. [2] En 2016, une étude du FNUAP sur la grossesse chez les adolescentes en Namibie a révélé que la première expérience sexuelle est non désirée pour 54 % des filles, et que 76 % des adolescentes sexuellement actives n’utilisent pas de méthodes modernes de contraception, en particulier les adolescentes dans les zones rurales. 42 pour cent seulement des filles terminent leurs études secondaires.

Alors que Luciano passe du temps à voyager dans les communautés rurales, il passe aussi du temps dans la capitale, s’engageant au niveau des politiques : ramener les réalités dont il est témoin aux décideurs politiques et à leurs partenaires donateurs. Il lui arrive de frapper à la porte du ministère de la Santé ou du ministère de la Jeunesse. Il a même rencontré le Président.

« C’est une bonne occasion de rencontrer des gens comme ça, dit-il, et de pouvoir faire écho des voix des jeunes, en parlant de nos expériences et de nos attentes. »

Tous ceux qu’il rencontre ne sont pas enthousiastes à l’égard du travail accompli par AfriYAN. Certains chefs d’église, par exemple, s’opposent à l’introduction de l’éducation sexuelle générale dans le programme d’études des écoles publiques. Mais Luciano est à l’aise avec la dissonance.

« En tant que comptable, je pense en noir et blanc, mais en tant qu’avocat, il y a des zones grises », dit-il.

L’une des choses qu’il voit constamment, que ce soit dans les régions rurales ou dans l’effervescence urbaine de Windhoek, ce sont les défis du système de santé.

Les gens se plaignent, dit-il, des longues files d’attente, du manque de médecins, des services de mauvaise qualité, du manque d’intimité et de ressources. Plus fondamentalement, cela se traduit par une confiance brisée entre les gens et le système de santé. Cela éloigne les jeunes des établissements de santé et ils choisissent d’utiliser des remèdes à domicile et des médicaments en vente libre dans les pharmacies.

Luciano Kambala speaking on a microphone
Photo credit: Luciano Kambala
"Tout ce que vous faites devrait être basé sur la communauté. La communauté a besoin d’avoir une voix, sa voix doit faire écho dans tout ce que vous faites, parce que vous le faites pour elle."
Luciano Kambala
Luciano standing on a sidewalk, smiling at the camera.
Photo credit: Lindsay Morgan

Il pense qu’il faut faire davantage pour que les soins de santé primaires de qualité soient disponibles dans les régions éloignées et pour améliorer la qualité partout dans le monde, afin que la confiance puisse être rétablie entre les gens et le système.

“La couverture sanitaire universelle devrait être la préoccupation de tout un chacun. »

Malgré ses 23 ans, Luciano est, à certains égards, un vétéran de l’engagement civique, ayant fait ses débuts dès l’école secondaire. Il souhaite que davantage de jeunes s’engagent et qu’il y ait des espaces plus constructifs pour qu’ils s’engagent dans le dialogue civil.

“A mon avis, le problème en Namibie réside dans le fait que beaucoup de jeunes ne se rendent pas compte de l’espace qui leur est réservé et que les gens sont disposés à les écouter. Beaucoup de politiciens et de responsables gouvernementaux veulent que les jeunes viennent vers eux, ils veulent entendre les jeunes.”

En même temps, Luciano aborde le besoin d’espaces où les jeunes peuvent élever la voix, et être informés sur la base de preuves, non pas à l’aide du contenu souvent sensationnel qui est exposé dans les médias sociaux.

Il croit fermement au pouvoir d’influencer les décideurs et les personnalités politiques en s’engageant avec eux. “Nous devons y aller à eux. Rappelez-leur qu’ils sont importants et dites-leur ce que vous voulez qu’ils entendent. Ils ne savent pas ce qui se passe à la base. Pour les tenir redevables nous sommes obligés d’aller vers eux, de leur dire ce que nous pensons et ce que nous savons, tout en offrant des solutions au lieu de nous plaindre.”

“Chaque fois que je vais quelque part, et je constate que la situation n’est pas des meilleures, je ressens une sorte de responsabilité qui m’interpelle en me rappelant : vous ne pouvez pas vous arrêter maintenant parce qu’il y a encore des gens qui souffrent. »

En effet, il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. AfriYAN est occupé par la mise à jour de sa stratégie et par son expansion. Bien que les discussions soient toujours en cours, Luciano sait que la suite est claire. Alors qu’AfriYAN continue de “responsabiliser et d’éduquer les jeunes, en particulier en ce qui concerne les questions de santé, de bien-être et d’engagement civique », Luciano croit fermement que les efforts soutenus et nouveaux efforts devraient servir de réponse aux besoins de la communauté.

D’après Luciano : “Tout ce que vous faites devrait être basé sur la communauté. La communauté a besoin d’avoir une voix, leur voix doit faire écho dans tout ce que vous faites, parce que vous le faites pour elle. De nombreuses organisations de la société civile ont tendance à l’oubliet; ils font ce qu’ils croient que les gens veulent, pas ce que les gens veulent réellement. C’est la raison pour laquelle il est important de se rappeler que le travail n’est pas pour vous, ce n’est pas pour l’organisation, c’est pour les gens, c’est pour la communauté. »

Cette histoire a été écrite par Lindsay Morgan sur la base d’une interview menée par Lindsay Morgan, Iyaloo Ngodji (Synergos), et Katherine Matus (R4D).

Note

[1] Fonds des Nations Unies pour la population. Document du programme de pays pour la Namibie. Conseil exécutif du Programme des Nations Unies pour le développement, du Fonds des Nations Unies pour la population et du Bureau des Nations Unies pour les services de projets, n.d.

Reconnaissance

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